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Plus belle que les larmes

J’empêche en respirant certaines gens de vivre
Je trouble leur sommeil d’on ne sait quel remords
Il paraît qu’en rimant je débouche les cuivres
Et que ça fait un bruit à réveiller les morts
 
Ah si l’écho des chars dans mes vers vous dérange
S’il grince dans mes cieux d’étranges cris d’essieu
C’est qu’à l’orgue l’orage a détruit la voix d’ange
Et que je me souviens de Dunkerque Messieurs
 
C’est de très mauvais goût j’en conviens Mais qu’y faire
Nous sommes quelques-uns de ce mauvais goût-là
Qui gardons un reflet des flammes de l’enfer
Que le faro du Nord à tout jamais saoula
 
Quand je parle d’amour mon amour vous irrite
Si j’écris qu’il fait beau vous me criez qu’il pleut
Vous dites que mes prés ont trop de marguerites
Trop d’étoiles ma nuit trop de bleu mon ciel bleu
 
Comme le carabin scrute le cœur qu’il ouvre
Vous cherchez dans mes mots la paille de l’émoi
N’ai-je pas tout perdu le Pont-Neuf et le Louvre
Et ce n’est pas assez pour vous venger de moi
 
Vous pouvez condamner un poète au silence
Et faire d’un oiseau du ciel un galérien
Mais pour lui refuser le droit d’aimer la France
Il vous faudrait savoir que vous n’y pouvez rien
 
La belle que voici va-t’en de porte en porte
Apprendre si c’est moi qui t’avais oubliée
Tes yeux ont les couleurs des gerbes que tu portes
Le printemps d’autrefois fleurit ton tablier
 
Notre amour fut-il feint notre passion fausse
Reconnaissez ce front ce ciel soudain troublé
Par un regard profond comme parfois la Beauce
Qu’illustre la zizanie au cœur des blés
 
N’a-t-elle pas ces bras que l’on voit aux statues
Au pays de la pierre où l’ont fait le pain blond
Douce perfection par quoi se perpétue
L’ombre de Jean Racine à la Ferté-Milon
 
Le sourire de Reims à ses lèvres parfaites
Est comme le soleil à la fin d’un beau soir
Pour la damnation des saints et des prophètes
Ses cheveux de Champagne ont l’odeur du pressoir
 
Ingres de Montauban dessina cette épure
Le creux de son épaule où s’arrête altéré
Le long désir qui fait le trésor d’une eau pure
À travers le tamis des montagne filtré
 
Ô Laure l’aurait-il aimée à ta semblance
Celle pour qui meurtrie aujourd’hui nous saignons
Ce Pétrarque inspiré comme le fer de lance
Par la biche échappée aux chasseurs d’Avignon
 
Appelez appelez pour calmer les fantômes
Le mirage doré de mille-et-un décors
De Saint-Jean-du-Désert aux caves de Brantôme
Du col de Roncevaux aux pentes du Vercors
 
Il y a dans le vent qui vient d’Arles des songes
Qui pour en parler haut sont trop près de mon cœur
Quand les marais jaunis d’Aunis et de Saintonge
Sont encore rayés par les chars des vainqueurs
 
Le grand tournoi des noms de villes et provinces
Jette un défi de fleurs à la comparaison
Qui se perd dans la trace amoureuse des princes
Confond dans leur objet le rêve et sa raison
 
Ô chaînes qui barraient le ciel et la Durance
Ô terre des bergers couleur de ses raisins
Et Manosque si douce à François roi de France
Qu’il écrivit son nom sur les murs sarrasins
 
Moins douce que tu n’es ma folle ma jalouse
Qui ne sais pas te reconnaître dans mes vers
Arrêtons-nous un peu sur le seuil de Naurouze
Où notre double sort hésite entre deux mers
 
Non tu veux repartir comme un chant qui s’obstine
Où t’en vas-tu Déjà passé le mont Ventoux
C’est la Seine qui coule en bas et Lamartine
Rêve à la Madeleine entre des pommiers doux
 
Femme vin généreux berceuse ou paysage
Je ne sais plus vraiment qui j’aime et qui je peins
Et si ces jambes d’or si ces fruits de corsage
Ne sont pas au couchant la Bretagne et ses pins
 
Gorgerin de blancheur où ma bouche mendie
Cidre et lait du bonheur Plénitude à dormir
Pour toi se crèveront secrète Normandie
Les soldats en exil aux ruines de Palmyre
 
Je ne sais plus vraiment où commencent les charmes
Il est des noms de chair comme les Andelys
L’image se renverse et nous montre ses larmes
Taisez-vous taisez-vous Ah Paris mon Paris
 
Lui qui sait des chansons et qui fait des colères
Qui n’a plus qu’aux lavoirs des drapeaux délavés
Métropole pareille à l’étoile polaire
Paris qui n’est Paris qu’attachant ses pavés
 
Paris de nos malheurs Paris du Cours-la-Reine
Paris des Blancs-Manteaux Paris de Février
Du Faubourg Saint-Antoine aux coteaux de Suresnes
Paris plus déchirant qu’un cri de vitrier
 
Fuyons cette banlieue atroce ou tout commence
Une aube encore une aube et peut-être la vie
Mais l’Oise est sans roman la Marne sans romance
Dans le Valois désert il n’est plus de Sylvie
 
Créneaux de la mémoire ici nous accordâmes
Nos désirs de vingt ans au ciel en porte à faux
Ce n’était pas l’amour mais le Chemin des Dames
Voyageur souviens-toi du Moulin de Laffaux
 
Tu marches à travers des poussières fameuses
Poursuivant devant toi de pays en pays
Dans la forêt d’Argonne et sur les Hauts de Meuse
L’orient d’une gloire immortelle et trahie
 
Comme un chevreuil blessé que le fuyard fléchisse
L’œil bleu des mares veille au sous-bois fléché d’or
Halte sur le chemin du banni vers la Suisse
Au pays de Courbet qu’aime la mandragore
 
Je t’ai perdue Alsace où quand le Rhin déborde
Des branches éblouis tombent droit les faisans
Où Werther à Noël pour un instant s’accorde
D’oublier sa douleur avec les paysans
 
L’orage qui sévit de Dunkerque à Port-Vendres
Couvrira-t-il toutes les voix que nous aimons
Nul ne pourrait chasser la légende et reprendre
La bauge de l’Ardenne aux quatre fils Aymon
 
Nul ne pourrait de nous chasser ce chant de flûte
Qui s’élève de siècle en siècle à nos gosiers
Les lauriers sont coupés mais il est d’autres luttes
Compagnons de la Marjolaine Et des rosiers
 
Dans les feuilles j’entends le galop d’une course
Arrête-toi fileuse Est-ce mon cœur trop plein
L’espoir parle à la nuit le langage des sources
Ou si c’est un cheval et si c’est Duguesclin
 
Qu’importe que je meure avant que se dessine
Le visage sacré s’il doit renaître un jour
Dansons ô mon enfant dansons la capucine
Ma patrie est la faim la misère et l’amour
 
Louis Aragon (1897-1982)
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